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Réflexions

Sun Lutang : Retour aux sources du tai chi

Un héritage d’une richesse inestimable

Sun Lutang fut l’un des plus grands maîtres de l’histoire du taijiquan. De plus, il possédait une connaissance approfondie des classiques chinois reconnue par divers lettrés de son époque. Dans ses livres, Sun Lutang explique ainsi la théorie des arts martiaux en relation avec la philosophie chinoise.

L’héritage qu’il nous a légué est d’une richesse inestimable. Du point de vue du travail interne, le style Sun de taijiquan est réellement impressionnant. Il l’est tout autant sur le plan martial. Il intègre en outre des apports techniques et stratégiques du Xingyiquan et du Baguazhang. Son répertoire gestuel est, par conséquent, plus large que celui de n’importe quel autre style de taijiquan.

Clefs de compréhension

Chaque technique du style Sun contient en son sein les patterns de la forme. Elle recèle en outre la stratégie d’application. Cependant, les aspects les plus profonds de l’art de Sun Lutang ne sont accessibles qu’avec des clefs. Ses écrits contiennent par ailleurs des perles extraordinaires. Mais il faut être familier de la symbolique des nombres, de l’alchimie, de la cosmogonie. Par contre, Sun Lutang n’enseignait pas une gymnastique douce. Il ne propageait pas une pratique mystico-énergétique. Ses élèves n’apprenaient pas un art exclusivement martial. Le Maître aux trois paumes transmettait un Gong Fu des plus achevés.

Dans son Taijiquan xue (Une étude du taijiquan) publié en 1921, il présente la posture wuji (le sans faîte) comme la racine de la forme et la posture taiji (le faîte suprême) comme le corps de la forme. Pour lui, ces deux positions sont la fondation de toutes les autres. Pour la pensée traditionnelle chinoise, il est évident  que le taiji vienne du wuji. Ça l’est beaucoup moins lorsque l’on a toujours commencé son enchaînement avec Ready Position et Commencing Form.

Pour Sun Lutang, le cœur de l’Art inclut les mystères du Principe Un, Deux Énergies, Trois Puissances, Quatre Formes, Cinq Eléments, Six Harmonies, Sept Etoiles, Huit Trigrammes et Neuf Palais. Neuf est la fin ; du Neuf, il y a retour à l’Un. La plupart des pratiquants et enseignants de taijiquan passent à côté de ce chef-d’oeuvre sans le remarquer. La forme Sun est la moins spectaculaire de toutes les formes de taijiquan. De plus, les écrits du fondateur sont assez hermétiques.

Entrer dans le style Sun

Le professeur Men Hui Feng a commencé à m’enseigner le style Sun au début des années 1990 au BUPE (Beijing University of Physical Education). Quelques années plus tard, il devint mon Maître. Ma pratique du xinyiquan, du baguazhang et du style wu hao de taijiquan ont éclairé ma pratique du style Sun.

Il m’a fallu plus de vingt ans de pratique, d’étude et d’enseignement du taijiquan couplées à de nombreuses recherches au cœur de diverses traditions pour commencer à goûter à la substantifique moelle Sun. Au travers de ses photos et de ses écrits, Sun Lutang nous livre les clefs d’un véritable parcours initiatique.

Une voie d’éveil

Le Lo shu (Écrit du fleuve jaune) tout autant que le Yi jing (Le livre des mutations) sont basés sur les nombres. Pour les anciens, les nombres permettent d’appréhender l’architecture intime (l’ordre) des choses. Par exemple, la structure du nombre deux en tant qu’archétype (modèle exemplaire) permet d’aborder les processus suivants : principe de séparation, principe d’opposition, principe de complémentarité et principe d’alternance.

Ces processus représentent aussi des modes de pensées : à l’époque où Jung postulait l’unité de la psyché et de la matière, Einstein avec sa célèbre formule E = MC2 réunissait l’énergie et la matière au sein d’un même continuum. Leur mode de pensée est caractérisé par le passage des modèles bipolaires « en opposition » aux modèles bipolaires « en complémentarité ». Passer du deux au trois, c’est passer de l’analyse à la synthèse et du trois au quatre de la synthèse à la « totalité », etc…

Pour Sun Lutang, l’objectif de la pratique est d’atteindre « l’esprit de la vallée, qui jamais ne meurt », (l’état de non-mental, l’éveil). La fin du taiji (des mutuelles interactions des extrêmes) est le retour au wuji (matrice de tous les possibles).

Sur les traces de Sun Lutang

Cette année, nous fêtons les vingt ans de notre École de Taijiquan. À cette occasion nous présenterons aussi bien nos recherches pratiques que nos investigations théoriques. Le 6 mai 2007 à l’Abbaye de Saint-Denis, nous partagerons notre pratique. Celle-ci s’est trouvée enrichie par les échanges réguliers avec des amis cherchants, experts et maîtres, dans divers arts martiaux (Kendo, Soo Bahk Do, Aïkido, Arts martiaux russes) qui nous feront l’honneur de présenter leurs Voies.

Comme Sun Lutang, j’ai toujours été convaincu de l’importance d’une réflexion conceptuelle ouverte et pointue conjointe. C’est pourquoi nous organisons en octobre 2007 un colloque sur les aspects pédagogiques, éthiques et philosophiques du taijiquan et des arts martiaux d’Orient. Ces deux manifestations seront notre façon de prendre conscience et de montrer que nous suivons la Voie initialisée par Sun Lutang.

Edito revu Espace Taij 63

Crédit photo : Almereca