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Lectures

Ce que sait la main – La culture de l’artisanat

L’artisanat désigne la tendance foncière de tout homme à soigner son travail et implique une lente acquisition de talents où l’essentiel est de se concentrer sur la tâche plutôt que sur soi-même. S’appuyant sur cette définition élargie, Richard Sennett aborde l’expertise sous toutes ses déclinaisons – depuis les exigences de la technique jusqu’à l’énergie inlassable que nécessite tout bon travail. Et tandis que l’histoire a dressé à tort des frontières entre la tête et la main, la pratique et la théorie, l’artisan et l’artiste, et que notre société souffre de cet héritage, Richard Sennett prouve que « Faire, c’est penser ».

Extrait pp. 20-33

Le « métier » peut suggérer un mode de vie qui a disparu avec l’avénement de la société industrielle, mais c’est trompeur. Le métier désigne un élan humain élémentaire et durable, le désir de bien faire son travail en soi. Il va bien plus loin que le travail manuel qualifié ; il sert le programmeur d’ordinateur, le médecin et l’artiste ; l’art d’être parent s’améliore dès lors qu’il est pratiqué comme un métier qualifié ; de même en va-t-il pour le métier de citoyen. Dans tous ces domaines, le métier se focalise sur des normes objectives, sur la chose en soi (…)

Tout bon artisan poursuit un dialogue entre pratiques concrètes et réflexion ; ce dialogue débouche sur des habitudes nourrissantes (…) la relation entre la tête et la main apparaît dans des domaines extérieurement aussi différents que la maçonnerie, la cuisine, la conception d’un terrain de jeu, ou l’art du violoncelliste, mais toutes ces pratiques peuvent tourner court ou ne pas mûrir (…) La civilisation occidentale a eu le plus grand mal à établir des liens entre la tête et la main, à reconnaître et à encourager l’impulsion du métier (…)

Dans sa deuxième partie, le livre explore plus minutieusement le développement de la compétence. J’avance deux thèses contestées : premièrement, que toutes les compétences, même les plus abstraites, sont au départ des pratiques physiques ; deuxièmement, que l’intelligence technique se développe à travers les forces de l’imagination (…) Le premier argument se focalise sur le savoir acquis dans la main par le toucher et le mouvement. L’argument relatif à l’imagination commence par explorer le langage qui tente de diriger et de guider le savoir-faire physique. Ce langage n’est jamais plus fécond que lorsqu’il montre comment faire de manière imaginative (…)

Les deux arguments se rejoignent quand il s’agit d’examiner comment la résistance et l’ambiguïté peuvent être des expériences instructives ; pour bien travailler, chaque artisan doit tirer les leçons de ces expériences, plutôt que les combattre. Un groupe varié d’études de cas illustre l’enracinement du savoir-faire dans la pratique physique. 

Un des propos de ce livre est d’expliquer comment les gens s’engagent pratiquement mais pas nécessairement de manière instrumentale (…) Un deuxième propos de cette étude est d’explorer ce qui se passe quand la tête et la main, la technique et la science, l’art et le métier sont séparés. Je montrerai comment la tête en souffre ; la compréhension et l’expression en pâtissent toutes deux.

Tout métier se fonde sur une compétence éminemment cultivée. Suivant une estimation courante, il faut autour de dix mille heures d’expérience pour produire un maître charpentier ou un musicien. Diverses études montrent que, à mesure qu’il progresse, le savoir-faire est mieux assorti au problème, comme dans le cas de la technicienne de laboratoire qui s’inquiète du protocole, alors que les artisans aux compétences plus rudimentaires cherchent exclusivement que « ça marche ». La technique au plus haut niveau n’est plus une activité mécanique ; dès lors qu’ils le font bien, les gens peuvent sentir pleinement et penser profondément ce qu’il font. Je montrerai que c’est au niveau de la maîtrise qu’apparaissent les problèmes éthiques du métier.

Les gratifications émotionnelles qu’apporte le métier sont doubles : les gens se trouvent ancrés dans une réalité tangible, et il peuvent s’enorgueillir de leur travail. Mais la société s’est mise en travers de ces gratifications dans le passé et continue de le faire aujourd’hui. À différents moments de l’histoire occidentale, l’activité concrète a été abaissée, dissociée des quêtes soi-disant plus nobles. La compétence technique a été coupée de l’imagination ; la réalité tangible mise en doute par la religion ; et la fierté du travail bien fait considéré comme un luxe. Si l’artisan est particulier en ce qu’il est un être engagé, ses aspirations et ses épreuves continuent de tendre un miroir à ces problèmes plus généraux tant passés que présents.

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