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Réflexions

Maître, compagnon de route, passeur

Tai Chi - Maître - Mains collantes - Eric Caulier

Maître Men Hui Feng

Les Inattendues représentent une étape marquante dans mon cheminement et dans la vie de notre École. J’ai commencé à enseigner le taijiquan en septembre 1984… cela fait juste 30 ans. Pour le festival tournaisien, j’avais invité Maître Men Hui Feng, « l’encyclopédie vivante des arts martiaux ». Celui-ci fut en outre mon professeur à l’Université de Pékin (enseignement des formes des différents styles de taijiquan). J’ai donc été très proche de lui pendant une douzaine d’années. Il m’a ainsi transmis le travail intérieur tout autant que le mode opératoire des formes.

Nous avions déjà accueilli le Professeur Men Hui Feng en Belgique. En effet, il y est venu à deux reprises pour des séjours de 6 à 8 semaines. Cette fois, la santé de son épouse ne lui permit pas de répondre à notre invitation.

Huang Kanghui compagnon de route

Un « heureux » concours de circonstance fit que l’expert chinois invité en remplacement n’a pu venir. Nous avons ainsi pu accueillir le professeur Huang Kanghui, multiple champion de Chine. Il est aujourd’hui chef du département taijiquan à l’Université des Sports de Pékin.

Le Professeur Huang Kanghui développe divers programmes nationaux en style Chen et en poussée des mains. Il a également à son actif de nombreuses publications et émissions de télévision. Beaucoup le considèrent donc comme l’un des plus grands experts contemporains en taijiquan. Les Inattendues m’ont permis de  revoir et de re-pratiquer avec celui qui fut pendant plusieurs années un compagnon de route, un partenaire privilégié en poussée des mains. Nous avons bu à la même source, nous avons sué côte à côte, emmenés par le grand Men Hui Feng.

La forme de mains collantes créée par Men Hui Feng

Lors du spectacle “la méditation en mouvement”, Huang et moi avons présenté la forme des mains collantes créée par Men Hui Feng voici 20 ans. Ce fut un moment de grande émotion partagé avec l’ensemble des spectateurs. Tous les « performers », en s’engageant corps et âme, ont participé au rayonnement de notre École. Le public a ainsi pu goûter à la substantifique moelle des 5 styles majeurs du taijiquan et des 3 arts internes.

Le maître de musique

Ce festival était aussi pour moi l’occasion de réaliser un autre rêve : celui de « jouer » avec Jean-Paul Dessy. La première fois que je l’ai entendu au violoncelle, j’ai eu envie de faire du taijiquan soutenu, inspiré, emporté par ce son.  La musique de Jean-Paul Dessy exprime l’essence de la boxe du faîte suprême : « être lourd sans être empesé tout en étant léger sans être flottant ». Jean-Paul avait lui-même invité la divine Liu Fang. Elle est l’une des plus grandes virtuoses du pipa. Dorénavant notre mouvement « jouer du pipa » gardera une trace de ce moment mémorable.

Nos autres prestations ont également connu un vif succès. Lors du stage co-animé par Huang et moi-même, les pratiquants ont découvert la complémentarité des approches et visions d’Orient et d’Occident. Ils ont perçu toute la richesse d’une alliance entre tradition et science. L’atelier 3D n’a pas désempli. Nous avons pu constater les apports extraordinaires de ce type de technologie pour l’apprentissage du geste.

Mons 2015 sera pour nous l’occasion d’aller plus loin dans cette direction. Lors de la méditation en mouvement, nous avions déjà eu un avant-goût de l’envie du public d’entrer dans la danse taiji pour en expérimenter la sensation et l’énergie. Nous en avons eu confirmation lors de la pratique collective à tendance « flash mob ».

Au son du violoncelle et du pipa, Huang et moi avons donné le “la” et toute la place de l’évêché s’est mise en mouvement. Nous avons eu l’impression d’un corps unifié, des sensations partagées d’espace, de fluidité, d’expansion, un sentiment de communication avec l’environnement. Tous ensemble, nous sommes entrés dans un temps suspendu. Indéniablement, le climat des Inattendues permet un type de relations qui se transforment en RDV avec la grâce.

L’empreinte du maître

Notre approche du taijiquan conjugue depuis longtemps tradition et science. Aujourd’hui elle s’inscrit également dans le domaine de l’art. La méthodologie utilisée – la transdisciplinarité – est bien la plus appropriée. En effet, celle-ci permet d’intégrer dans une démarche cohérente les connaissances des traditions, des arts et des sciences.

Une photo du journal le Soir m’a particulièrement interpellé : Huang et moi – entourés par les musiciens – en posture “élever les mains”. Je réalise à quel point l’empreinte de Men Hui Feng – et de toute la lignée dont il est le représentant – est inscrite dans nos corps. Notre maître nous disait d’ailleurs que nous devions incorporer la forme d’abord dans les muscles, ensuite dans les os et finalement dans le sang. La véritable forme ne s’acquiert qu’au prix de multiples transformations.

Il nous encourageait à cultiver le gong fu, notion faisant écho au concept allemand de Bildung : travail sur soi, culture de ses talents pour son perfectionnement propre.
Aujourd’hui, j’ai davantage pris conscience de mon rôle et de ma responsabilité de « passeur ».

Édito revu Espace Taiji n° 93

Crédit photo : Almereca